Décrochage scolaire : comment un problème d’insertion est devenu un problème éducatif
Retour sur la manière dont un phénomène ancien, quitter l’école tôt, est passé d’un simple problème d’insertion professionnelle à une véritable responsabilité éducative, construite au fil des décennies.

Les sorties précoces du système éducatif ne sont pas des phénomènes nouveaux. La littérature et le cinéma se sont depuis longtemps amusés à mettre en scène des enfants qui cherchent à échapper temporairement ou définitivement à l’école, préférant l’aventure aux cahiers de cours. La Guerre des Boutons, parue en 1912, en offre une illustration devenue un classique.
Si quitter l’école est un phénomène ancien, depuis quand est-ce devenu un problème ?
Autrement dit comment sommes-nous passés d’une époque où se contenter de l’instruction obligatoire était une trajectoire ordinaire pour un jeune à une société où la même trajectoire nécessite désormais un repérage, une intervention publique et un accompagnement spécifique ?
Pour le comprendre, le plus simple est de revenir sur la manière dont les sorties précoces du système scolaire ont été progressivement prises en compte par les pouvoirs publics et reconstruites comme objet de politique publique sous le vocable de « décrochage scolaire ».
Décrochage scolaire : de quoi parle-t-on vraiment ?

Pour les institutions, une sortie ou un parcours interrompu
Selon la DEPP (Statistique publique de l’éducation), est considéré comme étant en décrochage scolaire l’élève qui quitte l’institution scolaire ou abandonne ses études « avant d’avoir achevé le cursus dans lequel il s’était engagé » (cf. glossaire). Le point important ici, c’est que « décrochage scolaire » ne veut pas dire « sans diplôme ». La DEPP précise bien en exemple qu’un jeune ayant un premier CAP, qui s’engage dans un cursus pour compléter par un autre diplôme et qui finit par abandonner ce second cursus est considéré comme décrocheur.
Eduscol en réduit la définition, puisqu’il désigne comme décrocheur un élève qui a quitté l’école sans baccalauréat ou sans diplôme professionnel.
Le code de l’éducation, en revanche, ne définit pas précisément le décrochage scolaire. Il indique un périmètre juridique et opérationnel qui permet de repérer les jeunes à prendre en charge. Ces jeunes-là remplissent deux conditions : ils ne sont plus inscrits dans un cycle de formation et ils n’ont pas atteint un niveau de qualification suffisant, niveau fixé par voie réglementaire (art L313-7).
Que ce soit la DEPP, Eduscol, ou le Code de l’Éducation, les définitions proposées par les institutions publiques décrivent une situation de sortie, un état où l’élève n’a pas atteint son but, s’est interrompu en chemin. On parle alors de « sortants précoces » ou encore de « sortant sans qualification ».
Pour la sociologie, un processus qui commence avant la rupture
Dans la littérature académique, en particulier en science et sociologie de l’éducation, on ne réduit pas le décrochage scolaire au moment où l’élève n’est plus présent dans son établissement. Il est maintenant communément admis qu’il s’agit d’un ensemble de processus qui va conduire l’élève à rompre avec l’institution scolaire. Dans leurs travaux, Bernard et Michaut parlent de cette rupture en utilisant le terme de « ultime moment ».
Comme la sortie est considérée comme un aboutissement et pas un commencement, on s’intéresse alors aux conditions sociales et scolaires qui la produisent.
Les travaux de Bautier et de ses collègues vont même un peu plus loin en montrant que le décrochage scolaire ne doit pas être considéré du point de vue unique de l’élève, mais replacé dans un contexte scolaire plus large. Ils évoquent une « genèse du décrochage ».
La sociologie tente donc de comprendre comment le parcours scolaire d’un élève peut progressivement le conduire à ne plus trouver sa place à l’école. Et, faisant échos de la réalité du terrain, elle en vient à distinguer décrochage et déscolarisation.
Un élève peut physiquement être présent à l’école, mais cognitivement ne plus être dans les apprentissages. Ce décrochage passif, silencieux, et beaucoup plus difficile à repérer, surtout si, au demeurant, l’élève concerné ne se fait jamais remarquer, qu’il n’a pas de problème de comportement particulier.
Pour résumer, pour la sociologie de l’éducation, le décrochage scolaire est un processus de désengagement des apprentissages et de l’institution scolaire, susceptible d’aboutir à l’interruption prématurée de la scolarité ou de la formation.
Quand quitter l’école ne signifiait pas encore « décrocher »

Années 1970 : des sorties précoces au problème de l’insertion
Rappelons d’abord qu’en 1959, l’instruction devient obligatoire jusqu’à 16 ans, et elle s’applique à tout élève né à partir du 1er janvier 1953. Cette loi rallonge de deux ans l’obligation de l’instruction.
Dans le contexte économique et démographique d’après-guerre, cette décision peut faire sens : on passe d’une société où l’instruction primaire pouvait suffire à une large partie population, à une société où l’accès à l’emploi exige progressivement des niveaux de formations plus élevés.
Les effets de cette loi deviennent donc pleinement visibles à partir de 1967, lorsque les premiers concernés atteignent l’âge de 14 ans et doivent poursuivre leur scolarisation.
Pour autant, les sorties précoces étaient encore nombreuses, mais ne constituaient pas forcément un problème public spécifique.
Jusqu’au milieu des années 1970, quitter l’école pour aller travailler n’était pas perçu comme une anomalie, parce que le marché du travail était encore favorable aux travailleurs peu ou pas diplômés.
À partir du milieu des années 1970, la donne change. Avec la crise économique, le marché du travail devient difficile et le chômage augmente. Ceux qui ont peu de qualification sont les premiers touchés.
Les pouvoirs publics commencent à évoquer le sujet des « sorties sans qualification » (Pierre-Yves Bernard, 2014). À travers l’usage de ce terme, la problématique centrale devient l’insertion professionnelle des jeunes ayant peu de qualification dans un contexte économique plus difficile.
Années 1980 : vers une nouvelle norme de scolarisation
Le début des années 1980 constitue une étape majeure dans la prise en charge effective de ces jeunes qui sortent sans qualification de l’école.
En 1981, Bertrand Schwartz, pédagogue et spécialiste de la formation des adultes et de l’insertion, remet au Premier ministre un rapport intitulé « Insertion professionnelle et sociale des jeunes ».
Dans ce rapport, le ton est donné. Il estime à près de 200 000 le nombre de jeunes de 16 à 18 ans qui se retrouve en situation précaire. Il précise que leurs difficultés sont liées au contexte économique et social, mais aussi, et c’est une des premières fois que cela est évoqué comme tel, à cause du système scolaire en lui-même. Il souligne, entre autres, le fait qu’un certain nombre d’entre eux aient quitté l’école précocement du fait d’une orientation subie. Il met aussi la lumière sur le caractère inégalitaire du système scolaire (Bertrand Schwartz, 1981).
Le rapport pose un problème qu’on ne formalisait pas forcément auparavant : la responsabilité de l’école. Cependant, on ne parle toujours pas de décrochage scolaire.
Ce rapport va contribuer à la création des missions locales, par l’ordonnance du 26 mars 1982. Le but est clair : garantir une insertion sociale et professionnelle à tous les jeunes de 16 à 18 ans.
Les mesures en faveur des jeunes ne s’arrêtent pas là. 3 ans plus tard, en même temps qu’on annonce l’objectif de 80 % d’une classe d’âge au niveau supérieur ou égal au CAP/BEP, en 1985 on crée le baccalauréat professionnel. Le tout est consolidé par la loi d’orientation de juillet 1989 qui réaffirme cet objectif des 80 %.
Quand rester à l’école devient la norme, en sortir devient un problème

Années 1990 : « le décrochage scolaire » devient un concept académique
Avec les mesures menées dans les années 80, les conséquences ne se font pas attendre : en 1981 seuls 34 % des jeunes parvenaient au niveau du baccalauréat, en 1994 ils sont 71 % (Source : DEPP, L’État de l’École, Octobre 2009, page 58/59)
On l’a vu précédemment, les actions publiques des décennies précédentes étaient surtout orientées autour de l’insertion professionnelle des jeunes. À partir du milieu des années 1980, les actions s’articulent autour du maintien des jeunes à l’école au moins jusqu’au baccalauréat.
Très vite une nouvelle norme se dessine : sortir du système scolaire avec un niveau au moins équivalent à celui du baccalauréat. Toute interruption précoce est cette fois considérée comme hors norme.
Il aura fallu moins d’une dizaine d’années pour que le point focal se déplace. Le problème n’est plus seulement celui de l’insertion professionnelle des jeunes. C’est désormais aussi un problème éducatif et scolaire.
Sauf que…
……. On ne parle toujours pas de décrochage scolaire !
Pourtant le terme existe bien. Dès les années 1960, en Amérique du Nord (États-Unis et Canada) on en étudie le phénomène (Stéphane Moulin, 2014). En France, il faudra attendre la fin des années 1990 pour que le terme soit académiquement utilisé pour décrire l’ensemble des réalités du décrochage scolaire, à savoir, entre autres, l’absentéisme, la déscolarisation, l’exclusion, les jeunes sans qualification.
En la matière, un ouvrage fait office de précurseur : Les lycéens décrocheurs. De l’impasse aux chemins de traverse, publié en 1998, sous la direction de Marie-Cécile Bloch et Bernard Gerde. Le titre est plus qu’évocateur.
Dans la décennie suivante, les politiques publiques vont se nourrir de ces travaux académiques, quand ils vont, à leur tour, se pencher sur la question.
Années 2000 : la lutte contre le décrochage devient une politique publique
Le décrochage scolaire devient un phénomène étudié directement par l’état et l’éducation nationale à partir des années 2000. Et c’est aussi le cas au niveau de l’Union européenne.
Dans une circulaire d’avril 2002 relatif à la scolarisation des enfants du voyage, l’éducation nationale prononce très clairement le terme de décrochage scolaire. En 2005, le terme apparait encore une fois dans une autre circulaire relative à la préparation de la rentrée 2005. Cette circulaire évoque les « collégiens en voie de décrochage scolaire » pour qui on prévoit des dispositifs de relais pour les accueillir.
L’importance est, dès lors, mise sur les mesures liées à la prévention du décrochage scolaire. Autrement dit, on cherche maintenant à prévenir ce qui, à l’école du moins, peut pousser un élève à quitter l’école précocement.
Dans les années suivantes, les mesures s’enchainent et en 2010-2011 c’est la création des Plateformes de Suivi d’Appui aux Décrocheurs (PSAD). Ces plateformes ont pour but d’organiser le repérage et la prise en charge des jeunes ayant prématurément quitté la formation initiale.
Dès lors, on peut véritablement parler d’une politique nationale explicitement dédiée à la lutte contre le décrochage scolaire.
L’ultime point est atteint en 2020 lorsqu’est instaurée l’obligation de formation pour tout jeune entre 16 et 18 ans. Concrètement, à partir de 16 ans, un jeune doit se trouver dans l’une des situations suivantes :
- Poursuivre sa scolarité
- Devenir apprenti
- Être stagiaire de la formation professionnelle
- Occuper un emploi
- Effectuer un service civique
Pour conclure, rappelons d’abord que le décrochage scolaire, tel que nous le concevons aujourd’hui, n’est pas nouveau. Si, auparavant, le jeune qui quittait l’école sans qualification et sans perspective de formation ou d’emploi était essentiellement envisagé comme un jeune à insérer sur le marché du travail, à partir des années 1980/1990 c’est du côté de l’École qu’on regarde, pour tenter d’expliquer leur situation. La situation de ces jeunes est ainsi mesurée, étudiée, repérée et fait l’objet de politiques de prévention spécifiques.
Ces sorties précoces sont désormais considérées comme du « décrochage scolaire ».
Ce changement lexical n’a rien d’anodin. Il modifie la responsabilité attribuée aux différents acteurs. Lorsqu’on parle de « jeunes sans qualification », le problème se situe après l’école, du côté de l’emploi et de l’insertion. Mais à partir du moment où on parle de « décrochage scolaire », on s’interroge nécessairement sur ce que l’école elle-même produit comme conséquence.
Le décrocheur est donc une catégorie socialement construite pour rendre visible, et donc actionnable, une responsabilité que les pouvoirs publics ont progressivement décidé de ne plus abandonner à la sortie de l’école.
Sources
Textes règlementaires
Ordonnance n° 82-273 du 26 mars 1982 sur la qualification professionnelle et l’insertion des jeunes
Article L114-1 du code de l’éducation portant sur l’obligation de formation de tous les jeunes entre 16 et 18 ans
Article L313-7 du code de l’éducation sur le repérage des jeunes qui sont sortis du système éducatif
Rapports et comptes rendus
Élisabeth BAUTIER, Jean-Pierre TERRAIL, Sonia BRANCA-ROSSOFF, Stéphane BONNÉRY, Amandine BEBI, et Bruno LESORT, Décrochage scolaire : genèse et logique des parcours, Rapport de recherche pour le ministère de l’Éducation Nationale, 2002.
Pierre-Yves BERNARD, Christophe MICHAUT, Les motifs de décrochage scolaire en Académies. L’exemple de l’académie de Créteil, Centre de recherche en éducation de Nantes, Université de Nantes, 2015.
Jean-Claude HARDOUIN, André HUSSENET, Georges SEPTOURS, Éléments pour un diagnostic sur l’École, Document général préparatoire au débat national sur l’avenir de l’école, Octobre 2003.
Bertrand SCHWARTZ, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes, 1981.
DEPP, L’État de l’École, version 2009 et 2025
Publications sociologiques
Pierre-Yves BERNARD, « Le décrochage scolaire en France : usage du terme et transformation du problème scolaire », Dans Carrefours de l’éducation, éditions Armand Colin, 2014.
Stéphane BONNÉRY, « Le décrochage scolaire en France : un « problème social » émergent ? », Revue internationale d’éducation de Sèvres, N°35, 2004
Dominique GLASSMAN, Le décrochage scolaire : une question sociale et institutionnelle, Dans VEI enjeux, N°122,2000.
Stéphane MOULIN, Pierre DORAY, Jean-Guy PRÉVOST et Quentin DELAVICTOIRE, « La propagation internationale d’une représentation. Le cas du décrochage scolaire », Dans Histoire & mesure, XXIX-, 2014.
Autres sources
DEPP, Les définitions des termes et indicateurs statistiques de l’éducation nationale
Éduscol, De la prévention à la remédiation du décrochage scolaire